Après la sortie d’une étude au long cours sur le maïs OGM NK 603 menée avec son équipe à l’université de Caen, le chercheur en toxicologie Gilles-Éric Séralini se dit serein face aux polémiques qui sèment le doute sur ses travaux.

 

Les applaudissements crépitent à tout rompre dans la salle de spectacle de Guichen (35). C’était le 13 octobre dernier, à l’occasion des salons La Terre est notre métier/Ille et Bio. Gilles-Éric Séralini, prévu de longue date au programme, avait tenu à maintenir sa conférence, malgré de nombreuses sollicitations suite à la sortie tonitruante de son étude. “C’est toute l’équipe de recherche que vous saluez à travers moi”, répondait-il à un public de près de 400 personnes. Le chercheur a évoqué les grandes lignes de ses travaux sur le maïs génétiquement modifié NK 603 et le désherbant Roundup, deux brevets de la firme Monsanto. Menée sur deux ans, cette expérience inédite a révélé plusieurs découvertes alarmantes (tumeurs mammaires, troubles hépatiques et rénaux…), prouvant l’intérêt d’étudier à long terme les effets des OGM et des pesticides sur la santé.

 

Que pensez-vous des réactions suscitées par votre étude ?

Je ne m’attendais pas à autant de médiatisation au niveau international. Nous sommes sollicités dans une trentaine de pays. Nous nous sommes exprimés devant 9 millions de Chinois à la télévision, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, en Inde. Les critiques positives sont nombreuses, après les premières réactions virulentes. Nous avons reçu une trentaine de lettres de détracteurs, mais nous en avons beaucoup plus en soutien. La communauté scientifique commence à bouger.

 

Être publié dans la revue Food and Chemical Toxicology n’est-il pas en soi une preuve de fiabilité ?

Cette revue américaine est la meilleure au monde dans le domaine de la toxicologie alimentaire. Nos travaux ont suivi un processus très normé qui compte 4 mois de vérification par des pairs indépendants avant de pouvoir être publiés. Nos détracteurs sont, en très grande majorité, les lobbyistes au service d’agences, en lien avec l’industrie, qui ont autoriséle maïs NK 603 et le Roundup. Ils n’ont pas pour rôle de faire des évaluations. Nos études, que bien souvent ils n’ont pas lues, révèlent tout simplement le laxisme et l’insuffisance de leur thèse. Nous avons prévu de leur répondre dans la revue en question.

 

Votre méthodologie est contestée, notamment sur la souche des rats (1) et leur nombre insuffisant.

Cette critique sur la souche est idiote et même malhonnête, car des tests avec des rats résistant aux tumeurs mammaires seraient inutiles, et tous les tests sur les OGM utilisent la même souche que nous. 34 organes ont été analysés sur chacun de nos 200 rats, répartis par groupe de 10 rats, avec 50 à 100 paramètres mesurés sur leurs tissus. Notre étude a déjà coûté 3,2 millions d’euros. Nous faisons de la toxicologie générale à long terme, c’est pourquoi nous n’avons pas utilisé 50 rats par groupe, car cela aurait coûté trop cher. D’ailleurs ça n’a jamais été fait. Arrêtons ce débat stérile. Nous avons fait ce qu’il y a de mieux à ce jour.

 

Vous avez décelé des effets sur la santé non proportionnels aux doses administrées. Est-ce sujet à controverse ?

Non, les effets linéaires à la dose, c’est la toxicologie de grand-papa. On peut en obtenir à court terme, mais sur une vie entière des courbes en cloche se dessinent. On peut obtenir des effets antagonistes, c’est-à-dire contraires à la dose. Les réponses dépendent des récepteurs de notre corps.

 

Les OGM se propagent-ils dans la chaîne alimentaire ?

Oui, en considérant que des résidus de Roundup ont déjà été retrouvés dans des foies et reins de bovins et porcins et qu’il serait malsain de manger un animal malade car les cellules humaines sont sensibles comme celles de tous les mammifères.

 

En matière d’étiquetage, que pensez-vous du seuil de 0,9 % d’OGM pour les produits alimentaires ?

0,9 %, c’est le mieux que l’on puisse faire actuellement au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce, bien que 0,5 % soit possible à mon sens. En dessous, cela implique des changements importants au niveau de nos pratiques agricoles, en se passant des importations de soja pour l’alimentation animale, dont 75 % sont étiquetés OGM aujourd’hui.

 

Quels changements ?

Les grandes cultures des pays du Sud servent essentiellement à nourrir le bétail des pays riches qui en surconsomment, au détriment des cultures vivrières. Une des hypothèses à creuser est d’ailleurs que les pesticides s’accumulent dans les graisses animales et peuvent contribuer à des cancers. Notre étude a démontré que c’était possible. Enfin, tous les économistes le disent : ce n’est pas avec les grandes monocultures, dont les plantes génétiquement modifiées, qui nourrissent les cochons à travers le monde, qu’on arrivera à nourrir l’humanité. Une agriculture diversifiée et bio, à taille humaine, de proximité, nourrit plus de familles qu’une grande monoculture de maïs.

 

Quel bilan faites-vous à l’issue de votre étude ?

Après 15 ans d’existence des OGM, nous avons fait les tests les plus détaillés au monde et les plus longs sur le NK 603 en particulier et sur un des principaux pesticides dans sa formulation. C’est un scandale en soi, car jusqu’à maintenant, seuls 90 jours d’évaluation sont exigés pour les OGM. L’ensemble des autorisations des produits chimiques depuis 50 ans, polluants, plastifiants, adjuvants, basés sur des tests réalisés seulement par l’industrie, doit être revu, car la plupart de ces produits ne sont pas soumis à des tests vie entière sur des rats de laboratoire, qui est la meilleure indication que l’on puisse avoir. Idem pour les ondes électromagnétiques, les nanoparticules ou le césium 137. Aujourd’hui, il faut des expertises contradictoires pour évoluer vers un monde plus durable.

 

Faudra-t-il expertiser de la même manière la trentaine d’OGM autorisée à l’importation dans l’Union européenne ?

Notre étude sur le NK 603 résistant au Roundup est valable pour 80 % des OGM de la planète. J’aimerais prolonger l’étude sur plusieurs générations de rats pour voir les influences sur les petits, les plus sensibles, et aussi étudier le maïs Bt in vivo. Mais nous manquons de fonds pour aller plus loin, car nous avons dépassé notre budget vu le nombre de tumeurs observées. Il nous faut déjà combler le déficit pour garder nos étudiants.

 

On vous demande des éléments complémentaires. Pourquoi refuser de les fournir ?

Nous le ferons, mais seulement si les analyses de sang réalisées par Monsanto sur le NK 603, où 50 effets significatifs ont été trouvés, sont aussi rendues publiques. Ce sera transparence contre transparence.

 

Propos recueillis par Frédéric Ripoche

 

(1) Sprague Dawley

 

 

Pour aller plus loin :

-commission parlementaire du 9 octobre :

=> www.nosdeputes.fr/14/intervention/32262> (texte)

=> www.lcp.fr

-documentaire et débat : OGM : vers une alerte mondiale ? (France 5)

Tous Cobayes !, livre de G.-E. Séralini (Éd. Flammarion)

Tous Cobayes ?, film de Jean-Paul Jaud

-www.criigen.org

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Plusieurs études et nouvelles pistes

Les rats ont été nourris avec une ration alimentaire équilibrée, à base du maïs NK 603 dosé à 11 %, 22 % et 33 %, associée à du Roundup ou non selon les lots. Certains lots ont consommé du Roundup seul. Un lot témoin n’a reçu ni OGM ni Roundup. C’est la première fois que cet herbicide était testé dans sa formulation commerciale. Les chercheurs ont constaté que son principe actif n’est pas le glyphosate, seule molécule évaluée jusqu’alors, mais une quinzaine d’adjuvants dont la composition est tenue secrète par les industriels. Outre une mort plus rapide des rats nourris aux OGM jusqu’à un an ou 8 mois selon les mâles et les femelles, les chercheurs ont découvert que les acides férulique et caféique, jouant un rôle protecteur contre les tumeurs, sont diminués avec le maïs OGM. “C’est une levée de protection, ce peut être une explication partielle aux nombreuses tumeurs cancéreuses ou pas, contractées par les rats”, souligne Gilles-Éric Séralini. En parallèle, des recherches sont menées sur la détoxification des cellules humaines par des mélanges de plantes bio. L’étude a été financée par des associations et fondations, des entreprises, des acteurs de la grande distribution, celle-ci préférant éviter de nouveaux scandales sanitaires comme celui de la vache folle. Une loi de 1998 (98-389) rend les distributeurs responsables de ce qu’ils vendent.

 

OGM : la position du chercheur

“Les industriels me caricaturent comme un anti-OGM primaire, mais je ne suis pas contre. Je fais des OGM en laboratoire pour étudier le rôle des gènes. Ce ne sont pas des plantes mais des bactéries modifiées en milieu confiné. Je pense qu’elles peuvent être un plus pour faire des médicaments comme l’insuline ou l’hormone de croissance. Mais prendre le champ de l’agriculteur pour une paillasse de scientifiques et l’assiette du consommateur pour une paillasse d’industriels, cela me semble absolument inacceptable, sans contrôle adéquat sur la santé. Voila ma position de chercheur aujourd’hui.” Gilles-Éric Séralini est professeur de biologie moléculaire, chercheur à l’Institut de biologie fondamentale et appliquée (IBFA) et co-directeur du pôle Risques de l’université de Caen. Ce pôle est associé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il est également fondateur du Comité de recherche et d’informations indépendantes sur le génie génétique (Criigen).

 

100 % des PGM agricoles sont des plantes à pesticides

61 % des PGM sont tolérantes à un herbicide et peuvent l’absorber sans mourir, à l’instar du NK 603. 17 % produisent un insecticide modifié, comme le maïs Bt, et 22 % font les deux à la fois. Le NK 603 est le maïs OGM le plus cultivé aux États-Unis et autorisé pour l’alimentation animale dans l’Union européenne, mais interdit en culture.

 

 

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