Dominique Corlay est responsable aquaculture chez Le Gouessant, en Côtes d’Armor, leader français de l’aliment pour poissons.

L’aquaculture est accusée d’épuiser les stocks de poisson pour nourrir ses animaux. Que faites-vous face à cette menace ?

Ce problème contient deux aspects. Pour nourrir les élevages, on a besoin de lipides et de protéines. Jusqu’alors, on a utilisé des pêches dites “minotières”, composées d’espèces de poisson non consommées par les humains. Globalement, 100 kilos servent à fabriquer 5 kg d’huiles ou 25 kg de farine de poisson. Ce rendement très faible en huile provoque un vrai risque d’épuisement de la ressource à assez court terme alors que, pour la farine de poisson, l’urgence est moindre. Quoi qu’il en soit, nous travaillons sur les deux pour trouver des produits de substitution en lien avec les chercheurs. Les solutions se trouvent du côté des végétaux. Nous savons à présent remplacer les lipides par des huiles végétales, telles que celle de colza et on sait que cela n’affecte pas le métabolisme, le bien-être et la croissance des animaux aquacoles. Par contre, la qualité nutritionnelle change. La teneur en acides gras polyinsaturés à longue chaîne, EPA et DHA qui fait tout l’attrait du poisson sur le plan diététique se trouve diminuée. Mais, si, par exemple pour du saumon, on lui apporte un aliment de finition à base d’huiles de poisson pendant les 4 mois avant l’abattage, on restaure ses qualités. Au final, c’est une belle économie d’huile de poissons car le saumon est élevé pendant 10 à 24 mois. Pour les protéines, on utilise des farines de poissons issues de pêche durable : MSC, Friend of the See… Et on les remplace, au moins en partie, par des protéines végétales. Il s’agit de glutens de blé, de maïs, de soja qui sont assez riches. Selon les espèces, des recherches sont encore à faire car la protéine de la farine de poisson est de loin la plus digeste et on ne parvient pas toujours au même résultat avec des végétaux.

En bio, on cherche à préserver la ressource, tout cela va donc dans le bon sens ?

Oui, mais en bio, la difficulté est de trouver les matières premières dont nous avons besoin. La filière bio est victime de son succès. Aujourd’hui, toute l’huile de colza bio part pour l’alimentation humaine et n’y suffit même pas. Pour les glutens bio, le problème est le même : il y en a peu, leur prix est plus élevé que la farine de poisson. Aujourd’hui, nous cherchons des approvisionnements assurés et fiables avec des contrats à long terme, en évitant les intermédiaires. Cela prend du temps. Avec les chercheurs, nous travaillons à mieux maîtriser les rejets protéiques selon les espèces de poisson et affiner ainsi le dosage des aliments. Le bio tout comme le conventionnel sont concernés. Il nous faut travailler aussi sur la sélection des souches par rapport à d’autres critères que la croissance, par exemple suivant la capacité à consommer du végétal. Car pour une même espèce, les comportements peuvent varier selon les individus. Quoi qu’il en soit, pour tous nos besoins de l’aquaculture bio en farine et huile de poisson, nous utilisons des coproduits de la pêche. Tout en sachant qu’ils sont limités.

Que pensez-vous du règlement européen mis en place en juillet dernier ?

C’est une première étape dans le développement de l’aquaculture bio, une base au niveau international. Mais certains points ne sont pas adaptés. Par exemple, deux traitements par antibiotique sont possibles par an en cas de besoin, mais aucun produit de traitement naturel n’est autorisé alors qu’il existe des solutions. Le sel est une substance très simple, servant en eau douce à décoller certains parasites du mucus des poissons. Il n’a pas été repris alors qu’il l’était dans le cahier des charges français. Pour leur bien-être, les crevettes ont besoin de phospholipides dans leur aliment mais ce point a été complètement oublié. Il est prévu de revoir ce règlement en juillet 2013, ce sera le moment d’aller plus loin.

Propos recueillis par Martine Cosserat